Gauthier Roussilhe

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Domestiquer le numérique

Gauthier Roussilhe, 15 avril 2021

Nous entretenons tous les jours un ensemble de relations avec l'écosystème numérique. Nous sommes en effet entourés d'objets connectés divers et nous utilisons plus ou moins volontairement des services et des applications pour échanger des informations, se guider, se divertir, s'informer, rencontrer des nouvelles personnes, pour apprendre, etc. Ces outils, et les usages qui les entourent, ne prétendent pas d'emblée à une relation naturellement saine et pure.


La rencontre avec un outil numérique n'est pas une rencontre naïve. Tout outil vient avec des intentions ou transporte les intentions de quelqu'un d'autre. Il s'agit alors de bien comprendre ce qui motive un outil (cela définit autant un service qu'un objet ou une application). Qu'est-ce qu'il me promet, qu'est-ce qu'il dit, est-ce que je le crois, qu'est-ce qu'il veut me proposer, qu'est-ce que je peux faire avec, est-il bien intentionné ? Un processus qui semble quasiment inconscient lors de la rencontre d'un nouvelle personne doit être particulièrement vif lorsqu'il s'agit de la rencontre avec un outil numérique. Certains outils portent des intentions qui les mènent parfois à établir des relations relativement toxiques avec celles et ceux qui les utilisent. À l'inverse, certains outils sont là pour nous soutenir ou être allié. Wikipédia est l'exemple le plus évident. Toutefois, il semble nécessaire de prendre le temps de construire différentes relations avec nos outils numériques quotidiens. Pour utiliser un terme cher à Nicolas Nova, il s'agit alors de domestiquer nos relations au numérique.


Sociabilité numérique

Il ne me semble pas propice de faire des généralités sur la relation au numérique alors je ne parlerai que de ma propre expérience. Pourquoi parler en termes de sociabilité de l'usage des outils numériques ? Pour moi, il y a deux raisons, une conceptuelle et une personnelle. La première est une idée tout à fait normale pour quiconque conçoit ou étudie objets et outils : les outils agissent sur nous autant que nous agissons sur eux. J'agis sur un marteau pour planter un clou, sa forme est conçue pour inviter et faciliter l'action. De même, je me surprends parfois à penser comme une feuille de calcul Excel, c'est-à-dire que ce logiciel agit sur ma façon d'organiser et de trier des informations selon une logique qui lui est propre. De nombreux outils numériques ont influé sur ma façon de percevoir le monde et sur ma capacité de création. Les sciences sociales ont déjà largement abondé sur ce sujet.


La deuxième raison est plus d'ordre personnelle. Quand le numérique a commençé à se démocratiser en France j'étais encore un jeune adolescent. La bande passante était restreinte et les ordinateurs puissants coutaient trop chers donc j'ai passé une partie de mes déjeuners dans un cybercafé avec mes amis de collège et lycée. Ainsi, le numérique a été assez tôt un exercice social où je rencontrais tous les jours de nouvelles personnes d'horizons très divers. En retrospective, j'imagine que cela a rendu bien plus évident que les interactions numériques étaient profondément sociales. En conséquence, je me suis conduit et je me conduis en ligne de la même façon que je me conduis dans le monde physique car je ne fais pas vraiment de distinction dure, les deux univers restent sociaux et les mêmes règles morales s'appliquent pour moi. Ainsi, j'ai évolué avec deux types de raisonnement : je dois être attentif à ma relation avec les outils numériques (comment j'utilise mes outils et comment ils agissent sur moi), et je dois être attentif à la relation que je crée avec d'autres personnes via la médiation d'outils numériques.


Auto-ethnographie

Au fur et à mesure des années j'ai fait évoluer ma relation avec les objets et services numériques qui m'entourent. Il s'agissait bien d'atténuer la dimension toxique que certains outils imposent à la relation et aussi de prendre soin des outils “alliés”. Il s'agissait surtout de trouver un équilibre pérenne avec une multitude d'acteurs, une sorte de diplomatie intime. De façon très pratique, je souhaite donc décrire certains outils “alliés” et techniques qui j'ai mis au point.


Je possède en tout 4 appareils connectés, un iMac 2013, un MacBook Pro 2013, un Fairphone 2 et une box Orange. Je prends particulièremet soin de mes deux ordinateurs car ils font respectivement partie des derniers générations modifiables d'Apple. Les composants ne sont pas soudés, on peut encore changer les barrettes de RAM ou le disque dur. Mon site de référence pour prendre soin de mes compagnons est sans surprise : iFixit. Ma prochaine opération consiste à changer la batterie et les enceintes de mon MacBook Pro. J'espère pouvoir garder mes ordinateurs plus de 10 ans, jusqu'en 2024 au moins.


Puisque j'hérite de plusieurs ordinateurs j'en ai segmenté l'usage. Mon ordinateur de bureau est généralement celui sur lequel je travaille donc j'ai bloqué certains sites web directement dans le fichier hosts via le terminal (commande "sudo nano /etc/hosts"). Un ordinateur me donne le potentiel de m'échapper facilemet d'une tâche complexe. Je préfère donc réduire son nombre de fonctions afin de limiter le nombre d'échappatoires. Depuis mon ordinateur principal, il m'est impossible d'aller sur Twitter, le Monde, The Guardian, etc... Les réseaux sociaux ne sont accessibles que sur mon ordinateur portable. Changer les adresses IP du fichier hosts me demande trop d'effort pour juste tenter d'échapper à mon travail, la flemme est une bonne alliée dans ces situations.


Veto sur les recommandations

Un des piliers du web commercial moderne est le système de recommandations. D'Amazon aux sites de recettes, la plupart des plateformes proposent des recommandations. Il s'agit d'un facteur important dans le tryptique du commerce de la donnée (maximiser l'engagement en ligne ; capter des données et enrichir des profils ; vendre des profils, de l'espace publicitaire et/ou des produits). Il me semble plutôt maladroit de parler de "recommandations" quand il s'agit tout simplement de démarchage plus ou moins personnalisé. À titre personnel je n'aime pas avoir des "choses" recommandées vers moi en permanence. J'aime découvrir et connaître lentement, je ne m'attends pas que chaque jour soit rempli de nouvelles musiques, vidéos, articles, produits à découvrir. À ce titre, comme vous le verrez plus bas, j'utilise plusieurs techniques pour cacher ou réduire les recommandations. Je n'ai pas beaucoup d'usages quotidiens qui impliquent un système de recommandations. Par exemple, je ne souhaite pas qu'on me recommande de la musique "selon mes goûts" tout le temps, comme le propose Spotify et Deezer par exemple. J'ai un dossier local avec de la musique, ce dossier évolue de temps en temps en fonction de musiques que je découvre par hasard sur différents sites ou suivant les conseils d'amis.


De nombreuses découvertes littéraires ou musicales proviennent en fait de conseils d'amis à un bar ou en discutant en ligne. Je découvre peut-être un nouvel artiste tous les mois et c'est largement suffisant pour moi. Ainsi, j'ai commencé un long périple dans les livres d'anthropologie sur les conseils d'un ami qui m'a recommandé de lire Pierres Clastres à la terrasse d'un bar à Lyon en 2015. De ce premier livre suivra Marshall Sahlins, Philippe Descola, André Leroi-Gourhan, Anna Tsing et bien d'autres. J'aime aussi être curieux et chercher par moi-même. En 2009, j'ai été intrigué par un extrait musical dans un épisode de la série télé "Scrubs". J'ai cherché l'extrait pendant plusieurs heures et grâce à un site de fan j'ai pu découvrir que c'était une composition de Philip Glass issue du film Koyaanisqatsi. C'est ainsi que j'ai découvert celui qui est aujourd'hui mon compositeur préféré et que, plusieurs années plus tard, j'ai pu assisté à plusieurs de ses opéras à Londres. La curiosité a abouti à une découverte mémorable, même 12 ans après.


Scrubs, saison 5, épisode 5 - extrait avec musique de Philip Glass

Je ne suis pas contre tout système de recommandations. Le web est en quelque sorte basé sur la recommandation d'une page à l'autre. Cependant, le systémisation de recommandations automatiques basé sur des données pseudo-comportementales me questionne. Tout d'abord, il y a la question du rythme, a t-on besoin de nouveaux contenus tous les jours, a t-on besoin de découvrir de la nouvelle musique tout le temps ? Peut-on découvrir lentement ? Ensuite, il y a la question de la confiance. Peut-on faire confiance à celui qui me recommande quelque chose ? Je ne m'intéresserai pas forcément à quelque chose que me recommande un ami qui me connait. Pourquoi alors faire confiance à ce que me propose un processus décisionnel automatisé conçu sur un concept simpliste de l'expérience humaine ? D'autant plus que ce processus a pour but de transformer une transaction : il établit une relation commerciale, pas une relation amicale. Finalement, il y a la question de la curiosité. Découvre t-on finalement quoi que ce soit quand on ne cherche rien ? Est-ce que je "découvre" le morceau que Spotity me recommande et me joue automatiquement ? Est-ce que les systèmes de recommandations sont une sorte de sous-traitance de la curiosité ? Je n'ai pas forcément de réponses générales à toutes ces questions. Je sais juste à titre personnel que je préfère découvrir de nouvelles choses lentement et je veux que le processus soit conscient et guidé par la curiosité.


Pour appliquer ce que je dis je me permets de vous suggérer amicalement une compilation de musiques que j'ai fait en 2016. Il n'y a aucune certitude que cela vous plaise ou corresponde à vos goûts et c'est bien pour cela que c'est intéressant (durée : 30 minutes ; poids : 14,9 Mo).




Négocier avec les réseaux sociaux

Il me reste aujourd'hui que Twitter mais avec des contraintes fortes pour limiter sa toxicité et essayer d'en obtenir ce qui m'intéresse : de la veille scientifique et professionnelle. J'ai deux règles sur cette plateforme : je m'interdis de suivre plus de 100 personnes et j'essaye de bloquer une bonne partie du système de recommandations de la plateforme. Suivant déjà cent personnes, la première règle implique que si je veux suivre une nouvelle personne, je dois en enlever une. Au fur des années cela m'a permis de faire évoluer mon fil d'actualités en fonction de mes intérêts tout en ciblant des axes de recherche précis. Ensuite, pour contrecarrer les stratégies de recommandations j'ai banni une série de mots (voir ci-dessous).


  1. ActivityTweet
    generic_activity_highlights
    generic_activity_momentsbreaking
    RankedOrganicTweet
    suggest_activity
    suggest_activity_feed
    suggest_activity_highlights
    suggest_activity_tweet
    suggest_grouped_tweet_hashtag
    suggest_pyle_tweet
    suggest_ranked_organic_tweet
    ...

  2. Source : Ian Coldwater / twittermute.txt


Naviguer sur le web

J'utilise Firefox comme navigateur principal. J'ai aussi rajouté quelques plug-ins pour éviter les différentes embuscades tendues le long d'une journée de navigation quotidienne. Mon premier allié est le plug-in Minimal pour cacher toutes les recommandations présentes sur des sites des géants du numérique. Cela m'est particulièrement utile quand je cherche des vidéos sur Youtube car j'ai tendance à me faire absorder par les vidéos recommandées sur la colonne de droite, non pas que ca m'intéresse particulièrement mais plutôt parce que c'est une promesse de procrastination.


Pour rester sur Youtube, j'utilise aussi le plug-in Youtube-audio pour bloquer le feed vidéo de certains vidéos que j'écoute sur la plateforme. Pour tout ce qui est musical j'ai tendance à télécharger directement le fichir mp3 avec des applications comme ClipGrab.


Pour les bannières de cookies qui essayent de tromper la vigilance du visiteur j'utilise Consent-o-matic pour refuser automatiquement toutes les demandes de partage de données.


Liste des extensions installées sur Firefox

Quand je suis en phase d'écriture, ce qui est généralement excitant, long et douloureux, j'active parfois “l'option nucléaire” (ce qui indique que la négociation a échoué). J'utilise SelfControl pour bloquer pendant quelques heures quelques sites sur lesquelles je serais tenté de m'échapper pour éviter la dure réalité de l'écriture. Une fois que SelfControl est lancé on ne peut plus le déactiver, il faut attendre la fin du chronomètre. Je déclenche cette option quand je dois faire face à un moment particulièrement compliqué de l'écriture.


Côté sécurité, je suis en train de tester NextDNS pour bloquer trackers et différents types d'attaques. Au quotidien j'utilise ProtonVPN pour accéder à certains sites, notamment un site bloqué en France qui permet de télécharger des papiers scientifiques.


Diplomatie intime du numérique

Mis à part quelques outils il n'y peut-être pas grand chose à retenir de mon expérience. La seule chose que j'aimerais rappeler est que les relations avec l'écosystème numérique peuvent être négociées, même si la balance de pouvoir n'est pas toujours en notre faveur. On peut arriver à construire individuellement ou collectivement des relations qui nous sont plus favorables. Les propositions des plateformes peuvent être questionnées, les usages proposés peuvent être détournés et réorientés. Il est aussi nécessaire de savoir créer une saine distance avec les outils les plus pernicieux et trouver d'autres outils alliés. Le web actuel suit peut-être un axe de développement que nous pouvons regretter, ce n'est pas pour autant que nous devons le subir. Une bonne partie de ma diplomatie numérique consiste finalement à repousser la relation commerciale agressive qu'essayent de nouer certains services, pour favoriser les relations amicales avec les outils ordinaires.


Liste d'outils

  1. Réparer son matériel électronique avec iFixit

  2. Réduire les recommandations sur Twitter

  3. Afficher une interface minimale (sans recommandations) sur les plateformes (Youtube, Facebook, etc.)

  4. Bloquer le flux vidéo sur Youtube

  5. Télécharger des vidéos depuis une plateforme vidéo

  6. Refuser automatiquement les termes des bannières de cookies

  7. Bloquer des sites pendant une période de temps déterminée

  8. Avoir un firewall efficace et se protéger des trackers

  9. Se connecter depuis un autre pays (VPN) (payant)