J’aurais aimé intituler ce texte ‘l’interface d’Aristote’ mais il y a quelque chose, me semble t-il, de plus globale que l’interface, fut-elle de communication, et il s’agit tout simplement de la notion de communication elle-même. La question est de plus en plus sévère au fur et à mesure que nous nous faisons, individuellement et collectivement, aspirer par le siphon des communications numériques de masse. Il ne s’agit pas de soulever encore la roche qui cache les pratiques de conception des réseaux sociaux, des sites d’informations et des milles et uns services qui pullulent dans les recoins humides de l’environnement numérique. Il s’agit en fait d’éviter les récifs de la question technologique, de la divination des futurs pour faire face à une question qui me tourmente, car il me semble tout à fait impossible d’y trouver une réponse convaincante : pourquoi communiquons-nous tels que nous le faisons sur les principales plateformes numériques de communication ?

I. Une typologie de la communication numérique

Cette question me tourmente, car elle traduit premièrement la banalité d’usage d’un outil : c’est parce que j’utilise une plateforme leader de la diffusion vidéo quotidiennement que je suis témoin des usages de communication des autres utilisateurs. Deuxièmement l’intensité de l’usage, autant par le rythme de publication que par la variation ‘émotionnelle’ des
publications, me paraît généralement exagérée et quasiment décorélée d’un schéma traditionnel de communication, sousentendant la capacité au débat public entre plusieurs acteurs à rationalité et emotionalité variables. Il me semble que la communication, dans la section permettant de commenter une vidéo par exemple, ne relie aucun acteur dans un processus de débat. Chacun dit ce qu’il ou elle veut dire et vise par la même occasion à produire une négation du commentaire auquel l’utilisateur ou l’utilisatrice réagit. Cette pratique de négation utilise généralement la force de l’insulte, l’ignorance de l’autre ou l’autorité d’un savoir supposément inaccessible ou inintelligible par autrui. Cette même pratique a aussi un pendant plus
joyeux : la reconnaissance exubérante d’un intérêt commun, le déploiement d’une ‘autorité bienveillante’ validant l’opinion exprimée par autrui, l’expression d’une origine, l’expression de la source d’information initiale.

Cette typologie est une bien étrange mécanique qui exclue de fait la source qui produit la réaction : lorsque je communique en réaction à une vidéo ou à un commentaire je ne m’adresse plus à la personne qui a produit le contenu ou écrit un commentaire, je m’adresse à un ensemble, une masse, car je suis toujours conscient que je suis vu de tous. Ainsi tout procédé de communication numérique via les plateformes principales exclut l’émetteur qui engendre la communication en premier lieu et in-définit le récepteur de la communication, proposant une masse réceptrice à la place d’une individualité ou communauté définie réceptrice. On pourrait d’ailleurs spéculer que le principe d’in-définition du récepteur, dans ce contexte, disjoncte par la même occasion les liens moraux qui lie à autrui : parce que je ne m’adresse en fin de compte à personne mais, plutôt à une masse indéfinie et fantasmée alors les garde-fous éthiques et structures morales qui me lient à autrui n’ont plus effet.

Cette in-définition du récepteur est bien connue cependant ses effets sont plus complexes à suivre du bout en
bout. On a souvent utilisé la métaphore de la bouteille à la mer pour parler des mécaniques étranges de la communication
numérique toutefois la poésie qu’évoque cette image me semble trompeuse, car elle définit tout message de même nature, c’est-à-dire une bouteille. Or certains envoient des mines sousmarines dans l’attente qu’elles percutent quelques navires d’opinion et structures d’idées. Certains n’envoient concrètement rien, la bouteille est vide, mais ils se sentent pousser par l’envie d’utiliser le médium, fut-il sans message.

Il me semble que l’absence de récepteur singulier et défini dans l’environnement numérique désarticule tout principe de communication, mais il n’en détruit pas les composantes, il les disperse. On retrouve ainsi des parts de la structure de communication à des endroits non-conventionnels, privées de leur dynamique habituelle. Il y a par exemple une part de la communication qui est prépondérante et bien visible aujourd’hui : la confirmation de la réception ou l’accusé de réception. Cette composante de la communication s’opère parfois par un hochement de tête, un bruit de confirmation (un grognement par exemple) dans une communication impliquant un face-à-face physique. Dans un environnement numérique la donne est différente et nous disposons de bien peu d’options. À ce titre de nombreuses évolutions des interfaces numériques de communication ont portés sur ce sujet, car aussi motivées par de puissants enjeux économiques. Une certaine plateforme sociale nous propose de réagir aux contenus de différentes façons (une palette de simulacres d’émotions), en fait nous choisissons seulement la modalité de l’accusé de réception. Il arrive souvent que nous ‘aimions’ un contenu mis en ligne par une personne qui nous est proche non pas parce que le contenu en lui-même nous affecte (et nécessite une réaction) mais parce que nous voulons confirmer à la personne en question nous l’avons vu. Nous offrons ainsi à cette personne la capacité de singulariser la masse et ainsi nous renouvelons le lien social qui nous existe plus ou moins fortement. En somme, la mécanique de la confirmation de réception, parce qu’elle a été séparée de sa structure habituelle, hors de son continuum, cherche à reconstruire cette même structure autour d’elle-même. Elle reconstruit une structure de proto-communication en quelque sorte.

II. Le phoné et le logos numérique

Il s’agit maintenant pour moi d’aborder ma principale interrogation sur les modalités de la communication sur les grandes
plateformes numériques. Certains écrits d’Aristote m’ont permis de prendre de la hauteur sur le sujet et m’ont fait mettre des mots sur des observations que je n’arrivais pas à qualifier. C’est pour cela que je souhaite citer un extrait de “Politique” qui sera la pierre angulaire de notre analyse :

“Seuls de tous les animaux, l’homme possède la parole. Sans doute la voix est-elle le moyen d’indiquer la douleur et le plaisir. Aussi elle-elle donnée aux autres animaux. Leur nature va seulement jusque-là : ils possèdent le sentiment de la douleur et du plaisir et ils peuvent l’indiquer entre eux. Mais la parole est là pour manifester l’utile et le nuisible et, par conséquence, le juste de l’injuste. C’est cela qui est propre aux hommes, en regard des autres animaux : l’homme est seul à posséder le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Or c’est la communauté de ces choses qui fait la famille et la cité.”1

La question peut-être ainsi posée : les interfaces et expériences numériques de communication nous donnent-elles de la voix (‘phoné’) et nous permettent-elles d’articuler notre parole (‘logos’) ? Avant d’aller plus loin il me parait nécessaire de bien faire comprendre la différence que fait Aristote entre la voix et la parole. “Le logos, c’est la parole qui manifeste, alors que la voix indique simplement”, ainsi l’explique Jacques Rancière avant de continuer plus loin : “On dira que la différence se marque précisément dans le logos qui sépare l’articulation discursive d’un grief de l’articulation phonique d’un gémissent”.2 Sachant cela, lorsqu’une plateforme sociale nous propose de réagir à un contenu, notre réponse, qu’elle soit écrite ou imagée (‘aimer’, ’smileys’, etc), est-elle l’articulation d’un discours permettant de formuler un sens moral ou un sens de la justice (juste/injuste; utile/nuisible) ou est-ce l’articulation de notre contentement ou mécontentement (plaisir/souffrance) ? Sommes-nous en capacité de produire un discours, un ‘logos’, au travers des principales plateformes numériques de communication ? Est-ce que ce même discours peut s’articuler dans les limites normatives et techniques de ces plateformes et finalement est-ce qu’une réaction positive ou négative à un contenu est l’articulation discursive propre à notre humanité ?

Pour entamer notre réflexion il me semble nécessaire de bien cadrer notre champ d’analyse : toute communication ne conduit pas à l’articulation d’un discours capable de transmettre nos concepts personnelles de justice ou de moralité, loin de là. Nous communiquons dans une infinité de contextes dans laquelle la mécanique de communication se fond. D’ailleurs en cela elle n’est pas une mécanique, fermée et remplaçable, mais un flux avec ses dynamiques, ces cycles, ses courants, ses affluents et ses sources. C’est donc dans le contexte de communication via les principales plateformes numériques de communication que se forme notre analyse.

Ayant clarifié cela il est nécessaire de faire un constat sur l’usage de communication de ces plateformes : elles constituent
un espace où s’affirment des ‘débats’ entre des acteurs émettant des scissions claires entre ce qui paraît leur être juste ou injuste, bien ou mal, utile ou nuisible. C’est par ce constat que l’extrait de la ‘Politique’ d’Aristote se révèle propice à la réflexion. De toute évidence ce même extrait répond à une question sousjacente : “qu’est-ce qui constitue un discours ?”. Aristote nous dit qu’un discours constitue une articulation de valeurs propres à l’homme (justice, morale) et c’est en cela que se forme notre humanité, là où l’animal ne peut établir une notion de bien ou mal et doit se contenter d’exprimer son plaisir ou sa souffrance. Nous avons bien constaté qu’en apparence la communication sur les plateformes numériques constituent un champ de bataille où s’affrontent des valeurs personnelles de morale et de justice donc, a priori, l’usage de communication sur ces plateformes constitue un discours, une prise de parole (‘logos’) qui est bien sûr couplé à une voix (‘phoné’).

Peut-être alors que la question doit se poser autrement : y a-t-il un minimum requis pour articuler un discours et auquel cas un minimum de quoi ? Il ne s’agit bien évidemment pas de se lancer dans un inventaire mathématique statuant sur le nombre minimum d’idées, de points de vue, de caractères, de réactions ou de citations. Il s’agit plutôt de se demander à partir de quand la parole émerge de la voix, à partir de quand le gémissement produit un discours formulant les causes du gémissement, la posture morale par rapport à la source du gémissement et son possible auteur et les implications sur la ‘cité’ ? Il est pertinent d’utiliser la formule “à partir de quand”, car elle introduit un facteur qui me semble prépondérant : le temps. Il faut une force ou une préparation extraordinaire pour convertir instantanément le gémissement en discours ou l’exultation en discours. Cela implique une transformation de ce que j’ai personnellement ressenti (douleur ou plaisir) vers une articulation discursive transmis au collectif. Cette transformation demande du temps et d’importantes ressources personnelles, car un discours plus vite articulé, trop proche de mon ressenti personnel est un discours incomplet donné à la communauté.

Thesée combattant le Minotaure

Par exemple si je reçois un coup par surprise je vais gémir de douleur (‘phoné’) mais il me sera nécessaire d’ouvrir les yeux pour comprendre d’où vient le coup et qui m’a frappé. Cependant, si je n’ouvre les yeux que quelques secondes je ne
serais en capacité que d’entrevoir le poing qui m’a frappé, car je serais encore sonné par le coup. Par la suite je préviendrais la communauté de faire attention aux poings, car c’est la seule chose que j’aurais vu lors de ma brève observation. Si j’avais
attendu plus longtemps, ouvert les yeux plus longtemps, attendu que mon étourdissement disparaisse, alors j’aurais pu voir que le poing appartenait à un corps et donc à un individu. De la sorte j’aurais pu prévenir la communauté de cet individu. Reste à savoir si le coup était justifié, le contexte de la confrontation et ainsi de suite, mais parce que je suis capable de déterminer qui m’a frappé que je suis alors capable d’exposer le contexte à la communauté.

Le problème est donc que nous constatons au quotidien que les plateformes numériques de communication sont soumises au régime de l’instantanéité. On favorise le nombre et le rythme élevé de publications plutôt que la qualité de la réflexivité induite par les publications. Ce régime ne pourrait donc pas permettre l’apparition concrète du discours, peut-être est-ce pour cela que la plupart des interfaces favorisent le ‘phoné’ au logos, l’expression instantanée de la voix plutôt que la prise de parole qui met plus de temps à se formuler. Ainsi nous ‘aimons’, nous ‘adorons’, nous ‘partageons’, nous ‘publions’ des brèves d’opinion et en cela nous sommes artificiellement condamnés au champ du ‘phoné’ donc au champ de l’animalité. Quand j’invoque la notion d’animalité il ne faut pas l’associer au concept d’animal. L’animalité correspond, dans ce contexte, à comment un être humain se perçoit sans sa capacité de discours. Dans le cadre précis des principales plateformes numériques de communication, le concept ‘d’animalité numérique’ me permet de mettre en exergue des phénomènes liés à l’impératif temporel.

III. Les régimes de l'animalité numérique

Ce que j’appelle ‘animalité numérique’ observe plusieurs régimes qui s’établissent entre celui qui utilise sa voix pour produire un discours ou non, la capacité qu’à chacun pour considérer ce qui tient du discours ou de la voix et finalement la possible capacité ‘offerte’ par les plateformes numériques à exprimer sa voix et en articuler un discours.

On peut affirmer que la plupart des plateformes numériques de communication existantes permettent d’exprimer sa voix. Je suis en capacité à exprimer mon contentement ou mon mécontentement sur toutes ces plateformes donc elles me permettent de m’assurer de mon animalité. Je sais que je peux faire part de mon contentement ou mécontentement en très peu de temps via ces mêmes plateformes. Ce n’est pas un processus qui m’engage physiquement et qui ne m’engage pas non plus dans un temps de déplacement. Le facteur temporel est artificiellement réduit à l’instant. Hors de l’environnement numérique l’expression de ma souffrance ou de ma joie peut prendre plus de temps pour être transmise à qui de droit. Par exemple, si je ne suis pas content d’un produit que j’ai acheté chez un commerçant, je vais me déplacer dans sa boutique pour indiquer mon mécontentement et par la même je vais manifester ma plainte (formuler un discours) pour obtenir la réparation que j’aurais jugée juste. Ici le temps nécessaire à l’expression de mon mécontentement permet aussi la formulation du discours. La voix et la parole s’expriment l’une à la suite de l’autre, car la parole a disposé du temps incompressible pour arriver jusqu’au lieu de la résolution (la boutique) pour se formuler.

Dans un environnement numérique, la dimension temporelle n’a ‘pas le temps’ de se construire ainsi la voix et la parole devraient s’exprimer l’un à la suite de l’autre sans temps antérieur. Confronté à ce régime l’être humain peut penser que la formulation de son discours est intacte dans un environnement numérique, car la séquence est bien la même (voix puis parole/‘phoné’ puis ‘logos’) mais le temps nécessaire pour la formulation de l’un par l’autre n’existe plus. Ainsi ‘l’animalité numérique’ exprime un de ces premiers régimes : l’illusion de la transformation de la voix en discours par défaut de temps.

L’illusion du discours prend cependant une seconde forme quand elle est placée dans un deuxième régime, celui-ci étant par nature politique. Dans le premier chapitre de ‘La Mésentente’ Jacques Rancière exprime avec grand talent le rapport politique du ‘phoné’ et du ‘logos’ dans l’extrait d’Aristote et dans la démocratie athénienne3 et, à ce titre, je recommande vivement la lecture de ce chapitre. Rancière revient sur l’ambiguïté de la constitution de la démocratie athénienne et plus précisément sur l’ambiguïté de la répartition du discours (‘logos’) entre les gens riches et de bonne vertu (‘oligoï’ et ‘aristoï’) et le peuple (‘démos’). Le discours est majoritairement possédé par les premiers et soumis au second, à la masse indéterminée du peuple. Or pour que le peuple comprenne le discours des gens riches et de bonne vertu il faut bien que ce dernier en ait une certaine maitrise. Il faut bien que l’esclave comprenne la langue du maître pour y obéir, or si l’esclave comprend le maître c’est qu’ils sont tous deux égaux et le rapport de domination devrait donc s’effacer. Sur cette ambiguïté Rancière cite Aristote : “L’esclave est celui qui participe à la communauté du langage sous la seule forme de la compréhension (‘aisthesis’), non de la possession (‘hexis’)”.4 Ce rapport de compréhension et de possession du discours est donc un rapport millénaire qui s’exprime encore aujourd’hui. Il est en effet aisé d’affirmer que tel groupe social ou groupe d’opposition ne possède pas de capacité au discours. C’est en fait la première attaque que l’on trouve dans le débat public, numérique ou non, et que l’on nomme parfois ‘légitimité’. Ceux en position de force vont totaliser leur opposition, c’est-àdire créer un ensemble indistinct et fantasmé d’individus, et les déposséder du discours jusqu’à exposer ce procédé comme ‘l’ordre naturel des choses’.

Dans un environnement numérique, en particulier au sein des principales plateformes sociales, le rapport de groupe dominant et de groupe dominé au sein des utilisateurs est beaucoup moins net bien qu’il apparaisse assez clairement que le groupe dominant est toujours celui qui conçoit la plateforme. Dans l’ensemble que représente les utilisateurs, les rapports de domination sont moins évidents. Chaque utilisateur, quelque soit son statut social réel, se retrouve confronté aux limites de communication de la plateforme choisie, c’est-à-dire confronté à l’indication par la voix et à l’illusion de discours. Bien sûr des groupes issus de la société se constituent et se reconstituent dans l’environnement numérique important avec eux leurs rapports de domination mais ces rapports se retrouvent toutefois modifiés par les limites de la plateforme. Cependant pour les utilisateurs actifs sans groupe ou affiliation définis un régime semble apparaître : à défaut de clarté sur les rapports de domination, sur ceux qui possèdent le discours et ceux qui doivent uniquement le comprendre, nous passons à un individu/ utilisateur ‘total’ car dominant, maître du discours, et regroupant les autres dans une masse totalisée, donc indéterminée, dont les capacités de discours sont elles aussi refusées par ce même utilisateur. Toutefois les largesses de l’utilisateur ‘total’, en quête de groupe, peuvent s’appliquer sous conditions à ceux qui partagent ses éléments de discours. Cela tiendrait plus d’une ‘parrêsia’ politique5 où l’utilisateur accorde la liberté de parole au porteur de mauvaise nouvelle : «je suis tout-puissant ; tu viens porteur d’une verité qui peut m’être désagréable et contre laquelle je pourrais m’irriter, mais dans ma clémence, je te donne la permission de parler». Ce régime exprime un certain nombre d’oppositions : ‘phoné’/‘logos’; voix/discours; masse/individu; totaliser/singulariser; compréhension du discours/possession du discours. Ce régime repose sur une ambiguïté qui vient du fait que le discours, dans l’environnement numérique énoncé, tient majoritairement de l’illusion. Peut-on alors posséder un discours qui n’en est pas un en premier lieu, et si on ne possède rien alors que comprend l’autre ?

Ce régime expose donc quatre fonctions : la possession du discours par un individu ‘total’; la ‘totalisation’ des autres dans une masse indifférenciée uniquement capable de compréhension du discours; l’illusion de possession du discours entrainant l’incompréhension de celui-ci par le ‘total des autres’; le fait que chaque utilisateur applique les trois fonctions précédentes.

Au regard des oppositions et des fonctions évoquées il me semble que l’individu ‘total’ cité plus haut construit sa totalité sur deux illusions : l’illusion du discours et l’illusion d’être maitre. L’individu contraint à l’animalité numérique est à la fois maitre et esclave; maître car totalisant les autres dans un rapport de domination; maitre car possesseur du discours; esclave car totalisé par chacun des autres; esclave car soumis au discours de chacun des autres.

Face à ce rapport est-il tout de même possible de manifester sa parole, de créer un discours dans l’environnement numérique qui nous intéresse ? C’est le dernier régime qu’il nous reste à explorer, car cet environnement nous soumet à un vrai dilemme de conception : si l’animal et l’humain possèdent une voix commune, c’est parce qu’ils possèdent un organe similaire : un ensemble respiratoire activant un système vibratoire (diaphragme, poumons, cordes vocales, bouche, lèvres). Or chaque plateforme recrée l’ensemble au travers de ses choix d’interfaces et d’expériences de communication. Si le cadre d’expression de la voix est propre à chaque espace numérique de communication, est-ce que le discours est propre à chacun de ces espaces ou est-il doté d’une certaine universalité, car constitué hors de l’environnement numérique ? Nous pouvons voir ainsi qu’un choix d’interface entraîne dans ce contexte une réflexion philosophique conséquente qu’il est nécessaire d’entreprendre.

ans un premier temps il nous faut observer les modalités d’apparition de la ‘voix’ dans les interfaces de communication actuelles. La langue écrite est le moyen d’expression majoritaire, car le plus évident techniquement. Or la langue écrite est déjà une médiation de la voix à travers l’écriture et par extension une possibilité de discours. Face à une pratique de communication à double jeu, l’écriture numérique comme semblant de voix et possibilité de discours, les modalités d’expression de la ‘voix’ sont toujours le premier chantier des concepteurs des espaces numériques de communication et de leurs interfaces. Ce chantier est premier, car il est bien plus évident de concevoir ‘l’organe’ numérique de la voix, fermé et maîtrisé, que d’aborder la complexité du discours. Ainsi les principaux travaux de conception d’interfaces visent toujours la ‘voix’ : palettes de réaction, simulacre émotionnel, instantanéité de la réaction, intégration grandissante de l’oralité (commande vocales et entendre l’autre) et de la vidéo (voir l’autre). D’une certaine façon il semble que les concepteurs d’interfaces se sont résolus à l’impossibilité de la création d’un organe numérique de la ‘voix’ pour finalement réfléchir à l’utilisation de l’organe originel, humain et organique.

En affirmant cela je présuppose que les concepteurs ont une connaissance consciente ou inconsciente d’Aristote et de son oeuvre.6 Si les concepteurs ne connaissent pas cette différence ou, du moins, n’ont pas réfléchi à ce sujet alors considèrent-ils inconsciemment que voix est discours et vice versa ? Au fond quelles seraient les conséquences ? Je pense que les conséquences de cette absence de réflexion sont ce qui a motivé mon écriture en premier lieu : si les modes de communication des grandes plateformes numériques étaient ‘opérants’ alors ma question initiale ne se serait pas posée. Il me semble raisonnable de dire que ces plateformes créent une communication défaillante, est-ce que l’absence de réflexion en est la seule cause ? Je ne le pense pas, toutefois il est nécessaire d’ouvrir cette voie pour mieux éclairer les autres.

Si les concepteurs d’interface ne réfléchissent pas à la question du discours et de la voix alors comment peuvent-ils construire leur concept de liberté d’expression par exemple. Cela semble être d’ailleurs l’actuelle épine de l’espace numérique quand il s’agit de communication. La question avait été mise de côté en clamant la neutralité de la technologie, mais il semble qu’aujourd’hui la question peut difficilement rester de côté. Le débat n’avance actuellement guère, car pour définir une notion de liberté d’expression encore faut-il s’avancer sur la notion d’expression. S’exprimer, est-ce que c’est la possibilité de faire usage de sa voix et d’en construire sa parole; est-ce que juste faire usage de sa voix c’est s’exprimer; est-ce qu’un dispositif qui ne lie pas activement voix et parole entrave la liberté d’expression ? Ces interrogations ne devraient pas être le seul fardeau des concepteurs mais il devrait être nécessaire qu’ils se les posent afin de s’assurer des limites de leurs connaissances et ainsi faire intervenir les instances propices à cette réflexion.

Il y a une ignorance ou une indifférence des concepts d’expression et de communication chez les concepteurs des principales plateformes numériques de communication. Quand le dirigeant d’une grande plateforme numérique annonce doctement qu’il veut ‘donner à chacun une voix’, qu’entend-il par le mot ‘voix’ ? Dans une perspective aristotélicienne cela consisterait à donner la possibilité d’animalité, donc d’indiquer son contentement et mécontentement. Vue ainsi cette tâche à l’aspect gargantuesque se révèle bien maigre et n’engage finalement à pas grand chose. Il est d’ailleurs ironique de noter qu’une autre grande plateforme a pris pour emblème un oiseau et a créé son propre vocable inspiré par la ‘voix’ de l’oiseau. En cela nous ne sommes pas trahis sur les capacités réelles de communication de cette plateforme.

Le dernier régime de l’animalité numérique se forme donc en creux : l’incapacité du concepteur à produire une réflexion sur les concepts qu’il manipule, soit par ignorance ou indifférence, condamne ses conceptions à une in-définition du discours et à une limitation par défaut à la voix. L’objectif du concepteur, inconscient ou non, serait alors de camoufler cette in-définition en offrant à la voix les vertus du discours. C’est d’ailleurs dans ce camouflage que réside les mécaniques économiques des plateformes citées plus haut.

IV. La conception des limites

Pour conclure cet écrit j’aimerais ouvrir une porte sur ma propre interprétation de cette situation en tant que concepteur. Aristote affirme que c’est la communauté de la justice et de la morale dans le discours ‘qui fait la famille et la cité’. Le discours ne s’inscrit alors que dans une communauté ou un collectif. Après tout à quoi sert la parole si c’est juste pour se parler à soi-même. Le discours ne consisterait alors pas uniquement à s’entendre parler mais a honnêtement parlé aux autres, reconnus comme communauté des individualités. C’est bien là le problème des principales plateformes numériques de communication, elles ne peuvent pas ou ne veulent pas modifier la perception de la masse des utilisateurs, peut-être parce que ces utilisateurs sont trop nombreux et hétéroclites. Si elles sont dans l’incapacité de faire cela alors les interfaces qu’elles proposent ne constituent que des dispositifs de maintien de l’animalité numérique, ne permettant donc que très rarement de transformer la voix en parole. Si ces mêmes interfaces ne favorisent pas l’articulation d’un discours elles réduisent alors la manifestation des valeurs de justice et de morale qui constituent la communauté selon Aristote. Puisque la communauté numérique ne peut se créer par ces dispositifs de communication alors elle s’in-différencie dans ce même environnement. Elle devient alors la masse dans laquelle l’animalité numérique se constitue. Les principales plateformes numériques de communication semblent agir comme des lessiveuses qui génèrent leur propre ‘masse’ d’utilisateurs et la condamne à des modalités restreintes de communication, car artificiellement limitées dans leur capacité à articuler un discours.

Pourquoi alors ne pas faire mieux : peut-être que le nombre colossal d’utilisateurs utilisant ces plateformes produit ‘naturellement’ cet effet; plus simplement les mécaniques économiques de ces plateformes permettent de maximiser leur rendement économique uniquement en maximisant leur nombre d’utilisateurs. Si nous sortons des grands boulevards des principales plateformes numériques de communication nous pouvons observer des sites et des dispositifs dans lesquels le discours se recrée. D’une part parce que le nombre d’utilisateurs est limité (dû aux modalités d’accès ou à la spécificité des sujets) et d’autre part parce qu’ils favorisent des temps où la discussion ponctuelle se réinscrit dans un continuum de communication.

Il me semble alors que le travail des concepteurs des interfaces numériques de communication devrait alors porter non pas sur les modalités d’expression du discours mais sur l’honnêteté des interfaces créées et de leurs limites. La question serait alors : comment peut-on faire comprendre aux utilisateurs les limites à leur expression imposées par le dispositif de communication et comment décider si tel ou tel espace numérique nécessite une interface de communication. Cela serait finalement aller vers une conception des limites plutôt qu’une actuelle conception des illusions.


  1. Aristotle, Politics, (Cambridge: Classics) I, 1253a 9-18. 

  2. Rancière, La Mésentente (Paris: Galilée, 1995) 20. 

  3. Rancière, La Mésentente (Paris: Galilée, 1995) 35. 

  4. Aristotle, Politics, (Cambridge: Classics) I, 1254b 22. 

  5. Foucault, La Parrêsia (Paris: Vrin, 2016) 54. 

  6. la philosophie antique grecque n’est bien évidemment pas la seule façon de situer cette réflexion mais elle reste le cadre que nous nous sommes fixés pour cette analyse. Ainsi nous poursuivrons sur cette voie tout en reconnaissant qu’il en existe d’autres